Qu'est-ce que l'Alchimie ?

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Qu'est-ce que l'Alchimie ?

Message  Montaléchel le Sam 19 Sep 2015 - 11:59

Définir l'Alchimie est très difficile. D'ailleurs, ne pourrait-on pas dire qu'il existe autant de définitions de cette discipline qu'il y a de chercheurs en ce domaine ? Face à cet imbroglio, nombre d'auteurs préfèrent attaquer le problème par l'autre bout, définissant au cas par cas ce qu'elle n'est pas. Peut-être devrions-nous emboîter les pas de ces derniers, en commençant par déconstruire les idées reçues les plus courantes à ce sujet.

L'Alchimie n'est pas une chimie archaïque, dépassée ou transcendée par la chimie actuelle. Cependant, ce sont bel et bien des alchimistes que l'on trouve parmi les pionniers de la chimie contemporaine. On leur doit des procédés comme le bain-marie (Marie la Juive), découvertes d'acides (Géber), obtention d'hydrogène par acide sur du fer (Paracelse), méthodologie systématique (Libavius), conservation de la masse (J.-B. van Helmont), sans oublier Berthelot, etc.
L'Alchimie est une science très distincte de la chimie, même si une partie de leur histoire est effectivement commune, et des passerelles existent encore aujourd'hui entre ces deux domaines désormais fort éloignés l'un de l'autre.

L'Alchimie n'est pas la recherche d'une méthode de fabrication d'or par transmutation. Cependant – mêmes les savants actuels en conviennent – l'or peut bel et bien provenir d'une transmutation d'un métal plus ordinaire, et l'histoire a gardé la trace d'objets en or ultra pur (1000.‰).; un degré de pureté qu'aucun gisement ni aucun procédé de purification n'atteint, hormis les toutes récentes techniques de pointe permettant d'empiler des atomes un à un.

L'Alchimie n'est pas la recherche de l'élixir d'éternelle jeunesse, la médecine universelle. Cependant, la réussite du Grand Œuvre, en dernier ressort, permettrait bel et bien de rajeunir et de repousser indéfiniment le trépas. D'ailleurs, nombre de remèdes et découvertes biologiques, médicales, physiologiques ou sanitaires sont dus à des Alchimistes (comme Paracelse par exemple) ou à des chercheurs qui se sont inspirés de leurs travaux.

L'Alchimie n'est pas la recherche d'un mode opératoire précis (telle une recette de cuisine proposant dosage d'ingrédients, de températures, et de durées de coction) à appliquer sur des matières… non spécifiées ! A la jonction entre l'archéochimie et l'art de la devinette...
Non, bien sûr.! Imaginerait-on une recette de fabrication de crêpes bretonnes en omettant de préciser que la matière première à utiliser est la farine ? Ce serait un non sens, car on verrait alors des multitudes d'artisans cuisiniers à travers le monde se lancer dans une quête de la recette de la crêpe bretonne en testant toutes sortes de matériaux de base, de la farine de plancton à la confiture de prunes, en passant par la croûte de sel ou le jambon, parfois avec un certain succès, mais souvent pour un résultat immangeable. Quel gaspillage d'énergie et de talents.!

Alors quoi.? L'Alchimie est-elle néanmoins une science.? Oui, assurément.: c'est une sapience, c'est un savoir. Pourtant, certains s'inscrivent en faux contre cette assertion à cause d'un problème de méthodologie.: l'Alchimie ne se prouve pas dans les laboratoires selon les critères exigeants des scientifiques.. Elle n'est pas falsifiable.:
l'experientia, c'est-à-dire la réalisation du procédé au laboratoire, a pour principale utilité de démontrer à l'opérateur qu'il a compris l'art. Mais si l'expérience échoue, il faut la recommencer. Car si la réussite du procédé confirme "expérimentalement" la théorie, l'échec ne l'infirme jamais. On touche ici à la faiblesse majeure de l'expérience alchimique.: réduite au rôle d'illustration de la théorie, elle ne tranche jamais de sa véracité.
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Pratique de laboratoire et expérience de pensée chez les alchimistes", par Robert Halleux, J.-F. Bergier éd.,
in Zwischen Wahn, Glaube und Wissenschaft, Magie, Astrologie, Alchemie und Wissenschaftgeschichte
(Verlag der Fachvereine, Zurich, 1988)

Ce problème ne concerne toutefois que les scientifiques à orientation matérialiste, ceux qui sont plus proches des sciences appliquées et du rendement productiviste que de la philosophie. Ceux dont l'approche intellectualisée de l'Alchimie ne porte que sur sa potentielle utilité matérielle. A l'opposé, celui qui cherche à comprendre l'Alchimie pour elle-même s'ouvre des portes vers des savoirs susceptibles de le faire grandir incommensurablement, loin de toute quête de lucre ou de return on investment. Un détachement envers le matérialisme et une quête spirituelle et intellectuelle qui ne sont nullement contraires à des expériences de laboratoire des plus concrètes ! L'Alchimiste explore la matière, mais aussi son origine ontologique. En un sens, sa démarche semble plus proche de celle de Platon que d'Aristote.

Un constat réunit néanmoins les différents courants de pensée. Les historiens des sciences soulignent que la pensée alchimique faisait partie intégrante du cadre culturel au Moyen-Âge, et influence largement la société d'alors.
L'alchimie, au cours du XIIIème siècle, par le caractère informel de son statut et par le mode implicite et diffus de sa présence intellectuelle, fait un peu penser à la psychanalyse du Xème siècle.: là aussi, la maîtrise de l'individu s'affirme en dehors de l'enseignement universitaire, avec un important problème de validation des résultats. De la même façon, l'influence réelle de la discipline s'étend bien au-delà de la corporation des praticiens.
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Conclusion au colloque "Le Crisi dell'achimia", par Alain Boureau (1995)
Toutefois, si l'absence de validation expérimentale devait à elle seule justifier le rejet du classement de l'Alchimie parmi les sciences, alors le même argument devrait tout autant s'appliquer, à bon droit, sur la théorie des cordes en Physique (un superbe assemblage mathématiquement cohérent mais non validé par l'expérience), sur certains aspects de l'astrophysique, et surtout sur les prétendues "sciences économiques" puisque
Les modernes économistes gardent tout leur prix aux yeux de leurs employeurs même lorsque les faits viennent dépasser ou contredire leurs prédictions sur les cours des monnaies, les taux d'intérêt ou la bourse.
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Anthony Grafton, "Introduction : The Problematic Status of Astrology and Alchemy in Premodern Europe"
in "Secrets of Nature : Astrology and Alchemy in Early Moderne Europe", (M.I.T. Press, 2001)

Faut-il alors réduire l'Alchimie à une croyance "parareligieuse" ancestrale et désuète.? Non plus, même si les apparences militent parfois en ce sens : gourous, dogmes, rituels, assertions invérifiables, références au Divin, mystère... De plus, nombre d'Alchimistes dont l'Histoire a préservé les témoignages insistent sur l'importance de la foi, de l'espérance et de la charité, vertus chrétiennes par excellence. Plusieurs pratiquants du Grand Art furent des prêtres ou des moines dont la sincérité religieuse n'est pas à mettre en doute. De plus, à bien y regarder, le rituel de la messe des chrétiens catholiques présente allégoriquement bien des analogies avec le travail alchimique (transsubstantiation versus transmutation, crucifixion versus passage au creuset, sang du Christ versus œuvre au rouge, calice en or comme réceptacle du produit de l'opération, par exemple). Entre Alchimie et foi religieuse existent donc des passerelles, tout comme nous en avons observées entre Alchimie et chimie.

Nous pouvons alors maintenant, en première approche, tenter d'exprimer une définition provisoire de ce que pourrait être l'Alchimie : une "Science divine", dirions-nous, en empruntant ici le titre d'un GoTo ouvrage de Jean Deleuvre. Oui, puisque la démarche de l'Alchimiste se veut à la fois scientifique (observation de la Nature, reproduction expérimentale) et spirituelle (méditative, contemplative). Avec l'Alchimie, on est aussi dans l'adhésion à la cosmologie platonicienne, à la recherche de la contemplation des formes idéelles pour s'en inspirer et tenter d'en produire une "copie" transposée dans le monde matériel. De facto, l'Alchimiste se fait démiurge et –.toutes proportions gardées.– devient créateur d'un univers enclos dans un ballon en verre. Par ses passages alternés tant au laboratoire (expérimentation) qu'à l'oratoire (prière), il établit la jonction entre le monde du Divin et le monde matériel.

Rien d'étonnant, donc, qu'un Alchimiste préfère se définir en tant que philosophe hermétique. Sa science (ou art) n'est pas accessible à n'importe qui, puisque cachée dans les mystères de l'origine du monde, et la philosophie est un moyen de transcender l'aveuglement qui nous est imposé par l'opacité de la matière minérale.

Pour conclure (provisoirement) ces quelques mots introductifs d'un sujet rétif à la systématique cartésienne, disons que s'il est malaisé de répondre à la question "Qu'est-ce que l'Alchimie.?", pour qui se donne la peine de chercher par lui-même et se lance dans l'étude et la pratique à l'oratoire comme au laboratoire, il y a bel et bien une clé d'or à trouver...
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Message  Nelly Foulcat le Sam 19 Sep 2015 - 12:02

Voici une courte citation d'allure poétique, due à l'un des co-fondateurs de la revue périodique Atlantis, Philéas Lebesgue. Elle pourrait constituer une pertinente définition de ce qu'est l'Alchimie en balayant l'explication populaire mais fausse qu'il s'agirait de l'art de fabriquer de l'or. Bien au contraire.!
P. Lebesgue a écrit:Il émane des choses et de nous-mêmes un rayonnement invisible, des vibrations, des ondes indéfiniment propagées selon la diversité de rythmes nombreux.; il existe en nous, autour de nous, comme le flux et le reflux d'une mer où nous serions baignés jusqu'aux profondeurs de nos fibres charnelles, des pulsations mystérieusement accordées entre elles et d'une telle importance pour chacun de nous, à cause de leur étroite parenté avec le principe même de la vie, que les hommes reconnurent de tout temps un don céleste à quiconque se révélait capable de fixer pour les autres, fût-ce par hasard ou fugitivement, ces rapports étranges.
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